La chanson « Comme ils disent » est un véritable jalon dans la carrière de l’artiste. Sortie en 1972 sur l’album Idiote je t’aime…, elle aborde le thème de l’homosexualité avec une audace sans précédent. Pour la première fois, un homme hétérosexuel de 48 ans se glisse dans la peau d’un personnage homosexuel, partageant son vécu à la première personne.
Ce titre a marqué les esprits et continue d’émouvoir plus de cinquante ans après sa sortie. Avec plus de 150 000 exemplaires vendus, il a atteint la 10e place des classements SNEP en France. Ce succès commercial témoigne de l’impact durable de cette œuvre dans le paysage de la chanson française.
Dans cet article, nous vous invitons à explorer le contexte historique, la genèse et l’analyse des paroles de cette chanson. Ce guide ultime s’adresse à tous, des passionnés d’Aznavour aux amateurs de musique souhaitant comprendre la portée culturelle de ce chef-d’œuvre. Plongez avec nous dans l’univers fascinant de cette chanson qui, selon les mots d’Aznavour, méritait qu’il prenne position.
Le contexte historique et social en France en 1972
En 1972, la France vivait une période charnière, marquée par des tensions entre tradition et modernité. Bien que les événements de Mai 68 aient ouvert la voie à des discussions sur la liberté individuelle, la société restait largement conservatrice. Les tabous entourant l’homosexualité étaient encore très présents, rendant le climat social difficile pour ceux qui souhaitaient vivre leur sexualité librement.
Le poids de l’Église catholique se faisait sentir, et la famille traditionnelle était considérée comme la norme. Cette situation a créé un environnement où toute sexualité en dehors de l’hétérosexualité était souvent perçue comme un sujet tabou. En effet, l’homosexualité était juridiquement réprimée, et il a fallu attendre 1982 pour qu’elle soit dépénalisée. Ce contexte rendait le geste de Charles Aznavour encore plus audacieux.
La société post-Mai 68 et les tabous autour de l’homosexualité
La secousse de Mai 68 avait permis à de nombreuses voix de s’exprimer, mais les préjugés sur l’homosexualité demeuraient. Les représentations culturelles de l’époque étaient souvent caricaturales. Les hommes homosexuels étaient généralement présentés comme des personnages comiques, jamais comme des citoyens ordinaires. Cette image déformée a limité la compréhension et l’acceptation de l’homosexualité dans la société française.
Les chansons populaires de l’époque, comme celles de Michel Sardou, renforçaient ces stéréotypes. Dans son titre Le Rire du sergent, Sardou se moque d’une « folle du régiment », illustrant ainsi la façon dont le sujet était traité avant l’arrivée d’Aznavour. Aucune chanson grand public n’avait encore osé aborder la vie intérieure d’un homme homosexuel avec sérieux et empathie.
La représentation des homosexuels dans la culture avant Aznavour
Avant l’œuvre d’Aznavour, les représentations des homosexuels dans la culture française se limitaient à des caricatures. Les personnages efféminés et les travestis étaient souvent tournés en ridicule. Les allusions grivoises dans les chansons ne faisaient que renforcer cette image déformée. Rien ne reflétait la réalité, le quotidien, la souffrance ou la dignité des personnes homosexuelles.
Le simple fait de parler d’homosexualité à la première personne était presque un acte politique à cette époque. Charles Aznavour, en tant qu’artiste visionnaire, a compris que l’opinion publique avait plusieurs longueurs d’avance sur les politiques. Il a choisi de briser ce tabou avec sa chanson, ouvrant ainsi la voie à une représentation plus authentique et respectueuse des homosexuels dans la culture française.
| Année | Événement | Impact sur l’homosexualité |
|---|---|---|
| 1968 | Mai 68 | Libération de la parole, mais les tabous persistent |
| 1972 | Sortie de « Comme ils disent » | Premier acte fort sur l’homosexualité |
| 1982 | Dépénalisation de l’homosexualité | Changement législatif majeur |
Genèse et création de « Comme ils disent »
La création de cette chanson emblématique repose sur une riche inspiration personnelle. Charles Aznavour a su puiser dans son entourage pour façonner le personnage central de son œuvre. Son chauffeur, son secrétaire et surtout son ami décorateur, Androuchka, ont joué un rôle clé dans l’élaboration du texte. Androuchka, décrit comme « un peu décorateur, un peu styliste », possédait une chatte blanche qui a également influencé l’imaginaire de l’artiste.
Un autre élément tragique a marqué cette période : Claude Figus, confident et amoureux d’Aznavour, a laissé une empreinte indélébile sur l’écriture. Alcoolique et malade, Figus s’est suicidé en 1963, un événement qui a sans doute nourri les réflexions de l’artiste. Cette combinaison d’expériences personnelles a permis à Aznavour de créer un personnage authentique, éloigné des clichés habituels.
Les inspirations personnelles de Charles Aznavour
Aznavour a testé la chanson pour la première fois devant un cercle d’amis homosexuels. Le silence qui a suivi a été glaçant, jusqu’à ce qu’un ami demande : « Qui va chanter ça ? ». Avec détermination, Aznavour a répondu : « Moi ». Il a refusé de se justifier, affirmant qu’il n’était pas question de reculer face à ce défi.
Le travail d’écriture et la recherche des rimes (rue Sarasate)
Le processus d’écriture a été minutieux, et la principale difficulté rencontrée par Aznavour a été de trouver une rime en « ate » pour le mot « chatte » dans le premier couplet. Il a partagé une anecdote savoureuse sur sa recherche : « Pour trouver la rue Sarasate, j’ai fait toutes les rues de Paris pour savoir s’il y avait une rue en ‘ate’. Il n’y en avait qu’une, et je l’ai employée. Mais si je n’avais pas trouvé, j’avais décidé que je mettrais la rue Socrate, sachant pertinemment que personne ne sait s’il y a ou pas une rue Socrate dans Paris. »
Cette quête de rime a non seulement révélé l’instinct artistique d’Aznavour, mais a également souligné son désir de construire un personnage crédible. Il ne voulait pas d’une figure tragique, mais d’un homme ordinaire, avec ses douleurs et ses contradictions. Cette approche humaine et empathique a permis à la chanson de toucher un large public.

| Élément | Détails |
|---|---|
| Inspiration | Chauffeur, secrétaire, ami décorateur Androuchka |
| Événement marquant | Suicide de Claude Figus |
| Difficulté d’écriture | Trouver une rime en « ate » |
| Anecdote | Recherche de la rue Sarasate à Paris |
Analyse des paroles et signification profonde de « Comme ils disent de Charles Aznavour : histoire et signification »
Cette chanson emblématique présente un homme qui vit seul avec sa maman dans un appartement ancien, rue Sarasate. Le narrateur évoque son quotidien, rempli de tâches ménagères : faire le marché, cuisiner, ranger et laver. Cependant, la révélation survient lorsque le personnage déclare : « Mais mon vrai métier, c’est la nuit / Que je l’exerce travesti : je suis artiste ». Cette dualité de vie constitue le cœur de l’œuvre.
Le portrait du narrateur et les thématiques clés abordées
Le narrateur incarne une figure à la fois ordinaire et complexe. Il jongle entre sa vie domestique et son identité artistique. Les thématiques clés abordées dans le texte incluent :
- La solitude : Un sentiment omniprésent, illustré par le retour à la maison à l’aube.
- La double vie : La distinction entre son rôle public et sa réalité personnelle.
- Le regard des autres : La perception extérieure qui influence son existence.
- Les amours dérisoires : Un amour non réciproque, soulignant la souffrance du personnage.
- La fierté d’être soi : Malgré les quolibets, il revendique son identité.
Le double-sens et la subtilité du texte
Le génie du texte réside dans son double-sens. La phrase « Je suis un homo, comme ils disent » peut également se comprendre comme « Je suis un homme, oh, comme ils disent ». Ce jeu phonétique met en lumière la tension entre le stigmate et la dignité. Aznavour a astucieusement modifié le texte pour éviter de blesser, ne réintroduisant le terme « homo » qu’à la fin de la chanson.
La figure du « pauvre clown malheureux » qui ôte ses cils et ses cheveux à l’aube symbolise la lassitude et la solitude. Ce personnage, bien que travesti, reste profondément humain. En adoptant la première personne, Aznavour force l’auditeur à ressentir plutôt qu’à juger, rendant visible une réalité souvent ignorée dans la culture française.
En conclusion, la force de cette chanson réside dans sa pudeur et sa capacité à donner une voix à ceux qui, comme le narrateur, vivent dans l’ombre. C’est une œuvre qui ne cherche pas à convaincre, mais à partager une expérience authentique.
L’interprétation d’Aznavour et la réception à sa sortie
Lors de la première interprétation de cette chanson, l’artiste se souvient d’un moment chargé d’émotion. Aznavour se tenait devant un groupe d’amis homosexuels. À ce moment-là, il a déclaré :
« Ça a jeté un froid. Puis on m’a demandé qui allait chanter ça. J’ai répondu : ‘moi’. »
Ce silence lourd témoigne de la tension ambiante. Le chanteur a refusé d’annoncer qu’il allait se mettre à la place d’un homosexuel, car pour lui, il n’était pas question de reculer.
Malgré les réticences de son entourage, qui lui conseillait de ne pas interpréter cette chanson par crainte de dégrader son image, Aznavour a décidé de prendre le risque. Il croyait fermement que le sujet méritait d’être abordé. Fin mars 1972, il a donné un récital de trente chansons à l’Olympia. C’est là qu’il a présenté « Comme ils disent » sans aucune annonce, laissant le public découvrir le texte dans un silence dense avant que les applaudissements n’éclatent.
Réactions du public et de la presse à l’Olympia et après
La réception de la chanson a été contrastée. Si le public a largement applaudi, la critique a été plus mitigée. Claude Sarraute, dans Le Monde, a jugé la chanson comme une rengaine trop ressassée. Elle a comparé le narrateur à « la petite ouvrière amoureuse du patron », estimant que c’était « bon pour les Frères Jacques ».
Malgré ces critiques, le 45 tours a connu un grand succès. Il s’est vendu à plus de 150 000 exemplaires, atteignant la 10e place des classements SNEP. Sur la pochette, Aznavour apparaît en tenue noire, visage baissé, ce qui contraste avec les pochettes habituelles de l’époque.
Cette chanson a été une véritable libération pour de nombreux auditeurs homosexuels. Pour la première fois, ils ont entendu quelqu’un dire « je » pour eux, à une époque où ils ne pouvaient pas le faire publiquement. Ce moment a marqué un tournant dans la représentation de l’homosexualité dans la culture française.

| Élément | Détails |
|---|---|
| Première interprétation | Devant un cercle d’amis, silence lourd |
| Récital à l’Olympia | Trente chansons, présentation sans annonce |
| Réaction de la presse | Critique mitigée de Claude Sarraute |
| Succès commercial | Plus de 150 000 exemplaires vendus |
| Pochette du single | Aznavour en tenue noire, visage baissé |
Impact culturel et médiatique de la chanson
La sortie de cette chanson a suscité des réactions variées, tant dans les milieux militants que dans le grand public. Elle a ouvert un débat essentiel sur l’homosexualité à une époque où le sujet était encore largement tabou.
Débats et controverses au sein des milieux militants et grand public
Dans certains cercles militants, la chanson a été jugée maladroite et trop empreinte de stéréotypes. Le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), fondé en 1971, s’est indigné, reprochant à Aznavour de « mélanger tout dans cette chanson, les homos, les travestis ». Hélène Hazera, ex-militante du FHAR, a partagé son ressenti :
« On en a fait des conneries ! De toute façon, pour le FHAR, qui était un milieu extrêmement militant, ça n’allait jamais ! »
Cependant, elle a nuancé son propos en affirmant que cette chanson était « extrêmement culottée ». Elle a fait irruption dans un univers où les seules chansons sur les homosexuels étaient soit comiques, soit exprimées dans un second degré peu perceptible.
Malgré les critiques, la chanson a trouvé un écho immédiat dans le milieu gay, devenant rapidement populaire et inspirant des numéros de travestis. Aznavour, pour sa part, a clarifié sa position, expliquant qu’il n’avait pas voulu parler « des homosexuels » en général, mais d’un homme homosexuel en particulier. Cette nuance est essentielle pour comprendre la distinction entre un portrait individuel et un stéréotype de groupe.
La chanson dans les médias et la société française des années 1970
Cette chanson a réussi à s’imposer dans les médias et à devenir un sujet de conversation national. Elle a contribué à faire évoluer les mentalités sur l’homosexualité dans la société française des années 1970. Pour de nombreux hommes ayant grandi dans les années 60 et 70, c’était la première fois où quelqu’un parlait de leur vie sans se moquer, offrant ainsi une forme de reconnaissance dans le paysage culturel.
Des chansons précédentes, comme Le Jardin extraordinaire de Charles Trenet, avaient abordé des thèmes similaires, mais souvent de manière cryptée. La chanson d’Aznavour, en revanche, a su aborder le sujet de manière directe et authentique, touchant un large public. En conclusion, l’impact de cette œuvre dépasse largement le cadre musical, touchant à l’histoire sociale et à l’évolution des représentations de l’homosexualité en France.

Héritage, reprises et influence dans la culture contemporaine
Au fil des décennies, cette œuvre a inspiré de nombreux artistes et mouvements. Son message universel a traversé les âges, faisant écho à des luttes pour l’acceptation et la fierté. De nombreuses reprises témoignent de son impact durable.
Les reprises marquantes au fil du temps
Plusieurs artistes ont revisité cette chanson emblématique, chacun apportant sa touche unique. En 2003, Lara Fabian a interprété le titre lors de son live acoustique à l’Olympia. Cette version a su toucher le cœur du public.
En 2007, le groupe Saint André a proposé une reprise rock sur l’album Le Grand Soir. Puis, en 2012, Shy’m a intégré la chanson à son album Caméléon (édition de luxe). Pierre Lapointe a également fait honneur à l’œuvre en 2014 avec son album Paris tristesse.
Plus récemment, en 2022, le groupe de métal Worhs a présenté une version audacieuse sur l’album De celles qui ne crèveront pas. En 2023, Tayc a proposé une interprétation R&B, suivie par Susanoô en 2024 avec une version acoustique guitare/voix. Ces diverses interprétations montrent la capacité de la chanson à toucher toutes les générations.
L’importance pour la visibilité LGBT+ et la musique engagée
Cette chanson a joué un rôle crucial dans la visibilité des personnes homosexuelles. Elle a permis à de nombreux jeunes de s’accepter et de vivre leur homosexualité. David, un auditeur, a partagé son témoignage bouleversant sur Europe 1 après la mort d’Aznavour :
« Cette chanson m’a accompagné. Elle dit ‘ça ne va pas être facile, mais ce n’est pas de ta faute’. C’est une phrase qui a marqué ma vie. »
Aznavour, sans être un chanteur militant, a ouvert la voie à une musique engagée. En racontant une histoire avec empathie, il a donné une voix à ceux qui n’en avaient pas. Les thèmes de la solitude et de la honte intériorisée résonnent encore aujourd’hui dans les discussions sur le genre et l’identité.
La chanson a également trouvé sa place dans la culture populaire. Renaud, dans Petit pédé (2002), a fait référence à Aznavour en disant : « C’est pas de ta faute, c’est la nature, Comme l’a si bien dit Aznavour ». Stromae a réutilisé les mots d’Aznavour dans Fils de joie (2022) pour dénoncer le tabou autour de la prostitution.
Au cinéma, la chanson apparaît dans des films comme C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée (2005), où le personnage refuse de croire que la chanson parle d’un homosexuel, préférant entendre « C’est un homme Oh ! ». Cela montre comment l’œuvre a touché les cœurs et ouvert des discussions.
En conclusion, l’héritage de cette chanson réside dans sa capacité à rester moderne et pertinente. Les thèmes abordés continuent d’inspirer et de faire réfléchir, prouvant que la musique a le pouvoir de changer des vies.

Conclusion
Plus de cinquante ans après, cette chanson continue d’évoquer des émotions profondes. « Comme ils disent » est un pilier de la chanson française, abordant des thèmes de dignité et de regard des autres. Le contexte historique de 1972, avec ses normes conservatrices, rend l’œuvre d’autant plus audacieuse.
Charles Aznavour a choisi de décrire la vie d’un homme homosexuel avec empathie, humanisant ainsi une réalité souvent ignorée. Il a su créer un portrait individuel, refusant les généralisations. Cette approche a permis à des générations d’hommes de s’accepter et de vivre leur vérité.
En conclusion, cette chanson nous invite à la réécouter avec une oreille neuve. Elle prouve qu’il n’est pas nécessaire d’être militant pour faire avancer les mentalités. Parfois, raconter une histoire avec justesse suffit à changer le monde, un couplet à la fois.
Découvrez comment Aznavour a brisé un mur de silence

